Venezuela : « On ne peut pas être anti-impérialiste et sous la tutelle des États-Unis en même temps »

Interview d’Alberto Salcedo, militant ouvrier vénézuélien, réalisée par le journal brésilien O Trabalho.

Vue du quartier Petare dans la banlieue de Caracas, en août 2024 (photo AFP).
Par La rédaction d’O Trabalho
Publié le 24 janvier 2026
Temps de lecture : 4 minutes

Deux semaines après l’opération militaire américaine qui a kidnappé Nicolas Maduro et Cilia Flores à Caracas, nous avons donné la parole à Alberto Salcedo – militant de la IVe Internationale et membre du Comité autonome et indépendant des travailleurs (CAIT) – sur ce qui se passe au Venezuela après ce coup brutal porté par Trump à la souveraineté nationale.

O Trabalho : Quelle est la situation interne dans ton pays en ce moment ?

Alberto Salcedo : Du point de vue de la Constitution bolivarienne, Maduro reste président, car il n’est ni mort ni démissionnaire, il est séquestré à New York. La vice-présidente Delcy Rodriguez a pris la présidence « par intérim » avec le soutien des forces armées, de l’Assemblée nationale – présidée par son frère Jorge – du PSUV (parti au pouvoir) et des structures et mouvements liés au régime.

Si Maduro ne reprend pas la présidence dans les 180 jours, de nouvelles élections devraient être organisées. Mais cela pourrait dépendre des négociations en cours avec les États-Unis.

Le gouvernement conserve le contrôle du territoire, les institutions politiques continuent de fonctionner. Il n’y a pas de vide du pouvoir ni d’effondrement du pays, qui retrouve ainsi une « normalité » sous tension. Des marches ont été organisées dans plusieurs points du pays pour demander le retour de Maduro et de Cilia, à l’appel de secteurs liés au gouvernement, mais il ne s’agissait pas de grandes mobilisations comme celles qui avaient eu lieu lorsque Chavez avait été enlevé en 2002.

Même si la grande majorité de la population condamne l’intervention militaire et l’enlèvement du président, les gens sont préoccupés par le coût de la vie, les prix élevés et leur survie quotidienne.

La précarité de l’emploi et un tissu social usé par des années de crises, de sanctions et de blocus économique des États-Unis constituent la réalité que les travailleurs espèrent voir changer.

Quel est l’impact des négociations du gouvernement vénézuélien avec les États-Unis ?

Le gouvernement cherche à survivre face à la pression impérialiste en mettant l’accent sur la défense de la souveraineté nationale, en dénonçant l’intervention des États-Unis. Dans le même temps, Delcy Rodriguez, lors d’un appel téléphonique avec Trump, a accepté de discuter d’un « agenda de travail bilatéral » et de la reprise des relations diplomatiques avec les États-Unis.

Le secrétaire d’État de Trump, Marco Rubio, a présenté un plan de stabilisation, de croissance économique et de transition politique, qui constituerait la feuille de route des négociations du point de vue des États-Unis. Cela impliquerait de réorganiser l’économie du Venezuela afin que Washington devienne un partenaire central dans la relance de l’industrie pétrolière et du système électrique.

À l’Assemblée nationale, Jorge Rodriguez a annoncé un ensemble de lois couvrant l’exploitation minière, le commerce extérieur, les droits sociaux, l’innovation technologique, le système électrique et la réglementation politique, qui constitueraient une nouvelle politique de l’État en matière d’investissements privés et étrangers.

Rappelons-nous les antécédents de la politique de régression sociale appliquée pendant des années par le gouvernement Maduro, qui a enfreint la législation du travail (LOTT), ce qui a conduit à l’annulation dans la pratique de la négociation collective et au remplacement des salaires par des primes.

Aujourd’hui, le mouvement syndical est fragmenté et dispersé, il manque d’indépendance vis-à-vis du gouvernement et ne dispose pas d’une structure organisationnelle capable de défendre efficacement la classe ouvrière.

La répression de la lutte syndicale a conduit à l’emprisonnement de dirigeants, ce qui place à l’ordre du jour la libération de ces syndicalistes par le gouvernement, comme cela a commencé à être fait pour d’autres prisonniers politiques.

Dans ce contexte, les organisations de travailleurs se montrent méfiantes à l’égard des négociations avec les États-Unis. Elles sont perçues comme une pression pour privatiser les entreprises publiques, ce qui aurait un impact sur l’emploi et les avantages sociaux.

Même si le gouvernement bénéficie d’un soutien au niveau national, certains secteurs de travailleurs remettent en question la gestion des entreprises publiques et exigent plus de transparence et des solutions efficaces à leurs problèmes quotidiens.

Comment penses-tu que la situation va évoluer dans le pays ?

L’agression contre le Venezuela est une tentative de l’impérialisme américain d’intimider toute la région et d’assurer un accès préférentiel aux entreprises américaines aux ressources minérales et pétrolières, afin de renforcer son contrôle politique et militaire sur le continent, en alignant les gouvernements locaux sur sa politique.

Il s’agit d’une action qui reflète la crise de domination de l’impérialisme américain, qui ne peut plus être résolue dans le cadre des relations internationales établies après la guerre mondiale en 1945.

Les manifestations qui ont eu lieu dans plusieurs parties du monde en solidarité avec le Venezuela contre cette agression et pour la libération immédiate de Maduro et Cilia sont fondamentales pour la résistance dans notre pays. Pour nous, membres du CAIT, préserver la Constitution bolivarienne de 1999 est un acte de résistance et d’affirmation de la souveraineté.

Elle est le pacte fondateur qui garantit les droits inaliénables, la participation populaire, la souveraineté sur les réserves pétrolières et le principe d’autodétermination. Y renoncer ou permettre qu’elle soit détruite par des décrets ou des impositions extérieures reviendrait à accepter la dissolution du cadre qui soutient la souveraineté nationale.

Nous condamnons l’intervention militaire des États-Unis et soutenons le discours d’unité nationale de Delcy Rodriguez contre cette agression. Nous comprenons que le gouvernement se trouve à la croisée des chemins : il n’est pas possible d’être à la fois un gouvernement anti-impérialiste et un gouvernement sous la tutelle des États-Unis.

Soit le gouvernement se plie aux ordres de l’empire et continue à vénérer Trump, soit il affronte les tentatives de tutelle en tant que gouvernement d’unité nationale qui appelle à un grand front anti-impérialiste continental pour réaffirmer notre indépendance et notre souveraineté.