Tsahal, l’Etat d’Israël et la guerre en permanence
Note de lecture du livre « Tsahal, Nouvelle histoire de l’armée israélienne », un ouvrage de Pierre Razoux aux éditions Tempus.
- Tribune libre et opinions

Cet ouvrage, très intéressant à bien des égards, est bien illustré par cette formule : « L’Etat d’Israël, c’est la guerre en permanence. » Il commence par un constat juste : « Selon le politologue Alain Dieckhoff, le militarisme civil amène les Israéliens à examiner toutes les questions à travers le prisme sécuritaire. La guerre devient une réponse normale et légitime. Alors que partout ailleurs, c’est l’Etat qui a une armée, en Israël, c’est l’armée qui a un Etat. » Dans les années 1950, les dépenses militaires représentaient 20% du Pib. Elles tripleront après l’opération de Suez. Ainsi les dépenses militaires sont passées de 140 millions de dollars en 1957 à 460 millions en 1966. Aujourd’hui, elles avoisinent un milliard de dollars, dont la moitié est payée par les Etats-Unis.
C’est l’Etat le plus militarisé au Moyen-Orient, 10% de la population sont sous les drapeaux en permanence. L’Etat d’Israël a mené neuf guerres extérieures ou intérieures depuis sa création en 1947. Il est en guerre de manière permanente. Tsahal est l’acronyme de Tvsa Haganah Le Israël (forces de défenses d’Israël). Elle vient des milices juives d’autodéfense du temps de l’occupation britannique qui ont fondé plus tard la Haganah.
Des relations plus qu’abîmées avec la population israélienne
Pour l’auteur, loin de la légende forgée pour les besoins de sa cause, son armée n’est pas invincible, elle présente même les symptômes d’une défaite en pointillés. « Elle a perdu la guerre au Liban, de nombreux raids ont tourné à la catastrophe. D’autres actions, considérées comme des succès tactiques, masquent en fait un échec conceptuel. » Et, pire que tout, ses généraux, naguère auréolés de gloire, se sont révélés des assassins et des tortionnaires. Le crédit moral de l’armée n’est plus au beau fixe. Un signe ne trompe pas, l’entrée en politique avant passait par un passage obligé par l’armée, aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Et l’entrée au gouvernement de religieux ultras qui n’ont jamais fait l’armée et la guerre va amplifier ce phénomène.
Les conséquences de la première guerre au Liban vont être désastreuses, généraux et ministres vont être limogés et disparaître de la scène politique pour longtemps. La réprobation est grande. Le 25 septembre 1982 aura lieu une manifestation gigantesque à Tel-Aviv pour l’arrêt de la guerre au Liban. La deuxième guerre du Liban contre le Hezbollah va tourner aussi au désastre pour Tsahal.
Après l’Intifada d’al-Aqsa, vingt-sept pilotes de chasse de l’armée de l’air israélienne, parmi les plus prestigieux, adressent une lettre ouverte au gouvernement pour refuser désormais de bombarder et d’assassiner les populations civiles dans les territoires occupés, tant ils étaient indignés par ces massacres. Il y aussi le mouvement des refuzniks, les militaires qui refusent aussi de mener des opérations de basse police dans les territoires occupés. Au moment de la deuxième Intifada, un sondage, jamais publié, montrait que 72% des soldats estimaient démoralisant de servir dans les territoires occupés, que 46% avaient été témoins d’actes barbares contre les Palestiniens et qu’il a fallu forcer 10% de la troupe à monter dans les camions pour y aller.
Il faut dire aussi que l’État d’Israël n’est pas regardant pour ses fréquentations. Il a soutenu et aidé longtemps l’Afrique du Sud et son système d’apartheid qu’il a copié contre les Palestiniens ; il a soutenu le régime des ayatollahs en Iran contre l’Irak, il a prêté la main à la Turquie d’Erdogan pour réprimer les Kurdes et faire arrêter au Kenya Abdullah Oçalan, le chef du PKK. Entre dictatures et théocraties, il faut bien s’entraider !
La crainte de voir l’État d’Israël disparaître par une guerre civile interne
Il est clair que l’Etat d’Israël possède aussi un nombre important d’armes chimiques et bactériologiques, mais cela ne gêne personne, au contraire de celles de l’Irak, pourtant dans la même région ! Là se pose la question fondamentale : à quoi sert d’avoir un arsenal, avec tous les risques que cela comporte ? La militarisation entraîne toujours la guerre, on le voit en Ukraine. Il faut des armes pour se défendre et quand on en a, on les utilise nécessairement et on en réclame toujours plus et cela nourrit la guerre.
L’ouvrage, que je recommande, se termine par l’expression de la grande crainte de voir l’Etat d’Israël disparaître, non par l’attaque des Arabes et/ou des Palestiniens, mais par une guerre civile interne. Ainsi Ehoud Barak avait déclaré : « Pour survivre, nous devrons éviter les combats fratricides. Une guerre civile précipiterait notre perte… Gardons-nous de devenir soit Sparte, soit un nouveau troupeau de brebis innocentes isolé dans le désert. Nous devons inventer une voie médiane entre ces deux extrêmes. Pour survivre, il nous faut livrer bataille comme Sparte, mais cultiver la démocratie qui prévalait à Athènes, créant ici un lieu où les Juifs pourront vivre pendant des générations dans la paix la plus acceptable avec leurs voisins. » C’est ce que l’on appelle l’impossible quadrature du cercle.
