Bangladesh : après la chute du gouvernement, union nationale ou rupture ?

Alors que l'ex-Première ministre Sheikh Hasina est en fuite mais revendique toujours le pouvoir, la question centrale qui est posée est de savoir si le nouveau gouvernement représente la recherche de rupture exprimée par les manifestants, notamment le mouvement des étudiants.

Manifestation d’étudiants pour exiger un procès rapide de l’ancienne Première ministre Sheikh Hasina, le 13 août à Dacca (Photo AFP)
Par Rakib
Publié le 18 août 2024
Temps de lecture : 6 minutes

Depuis fin juin, par centaine de milliers, le mouvement étudiant anti-discrimination a manifesté contre le pouvoir réclamant la fin des quotas. L’accession à la fonction publique est soumise à des quotas, favorisant les combattants de la libération, qui ont permis de se soustraire de la tutelle pakistanaise. Avec la disparition de ces combattants, le privilège fut transmis à leur descendance, accentuant le caractère clanique

Contre ces quotas, des manifestations étudiantes avaient déjà eu lieu. Le pouvoir en place a répondu soit par la répression, plus de 300 morts, soit par des demi-mesures, souvent remises en cause ou non appliquées. Parmi les plus de 300 morts de la répression de Sheikh Hasina, il y a un certain nombre de jeunes ouvriers.

Déjà l’année dernière, elle « a tué des ouvriers du textile lorsqu’ils ont élevé la voix en faveur d’un salaire décent » a déclaré Nazma Akter, présidente de la Fédération Sommilito Garment Sramik. « La plupart des dirigeants du parti au pouvoir et des hommes d’affaires n’étaient pas favorables aux travailleurs. »

Les moins de 25 ans représente les deux tiers des chômeurs du pays.

En 1971, le Premier ministre est Sheikh Mujibur Rahman, dirigeant de la ligue Awami, parti bourgeois. Sa fille Sheikh Hasina reprend le flambeau en 2009. Si de 1971 à aujourd’hui, la ligue Awami perd le pouvoir au profit du Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), les différents partis entretiennent le népotisme, garantissant les privilèges de la caste dirigeante.

Ceci explique pourquoi Sheikh Hasina s’est autant accrochée au pouvoir, insultant les manifestants et la légitimité de leurs revendications allant jusqu’à les qualifier de terroristes. C’est pourtant bien le peuple, au-delà des seuls étudiants, qui a chassé cette autocrate du pouvoir. Elle a fui vers l’Inde, se démettant, le 5 août dernier.

Le clan de Hasina n’accepte pas de perdre le pouvoir.

Le 8 août, les partisans de la ligue Awami bloquent l’autoroute Dhaka-Khulna et exigent le retour de Hasina, fidèles à sa dirigeante et au climat de violence qu’elle a entretenu pendant des décennies. « Les manifestants portaient des machettes, des haches, des boucliers et d’autres armes locales. Ils scandaient différents slogans pour le retour de Sheikh Hasina », arguant d’arguments conspirationnistes

Le 10 août, l’agence Reuters rapporte les propos du fils et conseiller de Hasina expliquant qu’elle n’a jamais démissionné. D’ailleurs le clan Hasina appelle ses partisans à manifester le 15 août prochain pour inverser la tendance en cours.

En réponse, Le mouvement étudiant anti-discrimination a manifesté à l’université de Dacca pour exiger le procès de Sheikh Hasina. Ils ont annoncé qu’ils seraient dans la rue le 15 août, craignant une tentative de réhabilitation des meurtriers et un complot visant à contrecarrer la révolution.

Depuis sa fuite, de la presse indienne aux différents réseaux sociaux, une campagne est orchestrée pour salir les manifestations qui ont chassé Hasina. En effet, ils donnent comme explication que les manifestations sont issues ou servent les intérêts d’une fraction musulmane radicalisée. Par ces propos, ils deviennent la caisse de résonance de la double partition que le Bengale a connue en 1947, voire la résurgence de la guerre d’indépendance de 1971. Diviser pour poursuivre le règne de Sheikh Hasina et de la ligue Awami. Devant cet improbable retour, un gouvernement intérimaire s’est mis en place avec comme mandat la mise en place d’élections législatives.

La question centrale posée est : S’agit-il d’un gouvernement d’union nationale ou de rupture ?

C’est Muhammad Yunus qui est en charge du gouvernement intérimaire. Il y aurait beaucoup à écrire sur cet homme, et en premier lieu qu’il n’est pas l’ami de la classe ouvrière bangladaise. Il a obtenu son prix Nobel d’économie sur le concept de microcrédit, concept qui semble honorable mais a engagé des millions de pauvres à s’endetter toujours plus. Dans le monde capitaliste, un crédit aussi petit soit-il n’est jamais gratuit. Le choix de M. Yunus a rassuré les marchés. À sa nomination, l’indice principal de la Bourse de Dacca DSEX a augmenté durant trois jours consécutifs jusqu’à connaître une hausse de 5,44 %, la plus forte hausse en 4 ans.

Même musique du côté du porte-parole adjoint du secrétaire général de l’Onu, Farhan Haq, qui déclare après que le gouvernement intérimaire, dirigé par le lauréat du prix Nobel, le professeur Muhammad Yunus, ait prêté serment : « Nous voulons nous assurer que les violences qui ont eu lieu au Bangladesh ces dernières semaines soient maîtrisées. Nous nous opposons bien sûr à toute attaque à caractère racial ou à toute incitation à la violence ». Le peuple est sommé de rentrer chez lui.

De son côté, cherchant une légitimité, Muhammad Yunus a déclaré : « J’ai dit (aux chefs du mouvement étudiant, Ndlr) : “je vous respecte, je vous admire. Ce que vous avez fait est absolument sans précédent” ».

Parce que c’est là où demeure la contradiction de ce gouvernement, il a pris en son sein des responsables de l’opposition du BNP, ce qui en soit, constitue une forme de continuité. Mais sont aussi nommés Nahid Islam au ministère des Postes, Télécommunications et Technologies et d’Asif Mahmud à la Jeunesse et aux Sports, deux dirigeants de la révolte étudiante contre les quotas.

La presse bourgeoise de Dacca a d’ailleurs raillé le fait que lors de leur prise de fonction, dimanche, ils n’étaient habillés convenablement. Faut-il se vêtir des habits de la bonne morale bourgeoise pour satisfaire ses maîtres impérialistes ?

Premiers dossiers traités lundi : la libération des 57 Bangladais condamnés à de lourdes peines de prison aux Émirats arabes unis pour avoir protesté contre leur gouvernement sur le territoire émirati, où les manifestations sont interdites, le 22 juillet dernier ; le retour de l’armée dans les casernes ; la cellule de renseignement financier du Bangladesh, la Bangladesh Bank, a saisi les comptes bancaires de l’ancien ministre des Terres Saifuzzaman Chowdhury Javed ; ouverture de l’enquête sur le meurtre d’Abu Saeed, étudiant à l’université Begum Rokeya, qui a été abattu par la police à Rangpur lors du mouvement des quotas.

Quelques repères historiques

Le Bengale est un des principaux foyers de résistance face à l’occupant britannique. À travers ses intellectuels, poètes, écrivains, le bengali a constitué, comme langue, au XIXsiècle, un espace de liberté et d’expression permettant la création des organisations de classe (partis et syndicat).

  • En 1928-1929, les cheminots du Bengale et les ouvriers du textile seront en pointe des grèves qui s’étendent à l’Inde.
  • En 1942-1943, d’importantes famines ont lieu et sont le produit de la politique de l’impérialisme britannique, plus de 3 millions de personnes (États du Bengale, d’Assam, d’Orissa et du Bihar). En réponse se créent des groupes d’autodéfense pour lutter contre les spéculateurs et les pillards.
  • 1942 : dans l’ensemble du sous-continent indien, les peuples demandent leur indépendance. Comme réponse, W. Churchill aura la phrase suivante : « Partir à la demande de quelques macaques ? », pour rajouter à l’instar des peuples du sous-continent indien : « Je hais les Indiens. C’est un peuple bestial, avec une religion bestiale. » Il les fera donc participer de force, réquisitionnant massivement denrées et moyens de transport, particulièrement au Bengale, dans l’est du pays.
  • En 1947, sur impulsion du pouvoir britannique, la partition est organisée essentiellement sur la base religieuse. C’est une occasion pour cet empire de dynamiter la résistance bengalie. Ainsi, il divise le Bengale en deux parties : le Bengale occidental (Ouest) notamment avec Calcutta, fera partie de l’Union indienne et le Bengale oriental (Est) deviendra le Pakistan oriental. Ce dernier sera dirigé par le Pakistan, alors à plus de 1 000 kilomètres, comme un dominion, une colonie. Au milieu de ces deux entités géographiques, l’Inde.
  • En 1971, suite à un cyclone dévastateur au Pakistan oriental, dont les conséquences humaines et matérielles laisseront indifférents le pouvoir central pakistanais, une armée de résistance et de libération bengalie se constitue. La répression du dirigeant pakistanais, Zulfikar Ali Bhutto, s’abat sur la population civile. De nombreuses cibles sont des étudiants (200 sont tués dans le Hall Iqbal de l’université de Dacca), mais aussi des enseignants ainsi que des organes de presse, défendant la langue bengalie. Au terme de cette guerre de libération naît le Bangladesh (La Nation du peuple du Bengale).
Déclaration du Comité central du Parti communiste indien (marxiste-léniniste)

Solidarité avec les objectifs de la guerre de libération au Bangladesh

« Avec la tentative du gouvernement Hasina d’écraser le mouvement populaire de réforme des quotas au Bangladesh en déclenchant une violence totale, le mouvement étudiant s’est transformé en un soulèvement populaire en faveur de la démission de Sheikh Hasina et de la fin de son régime autocratique. […]

Les forces démocratiques en Inde partagent l’espoir que le Bangladesh avancera vers les objectifs de sa guerre de libération en évitant toute période prolongée d’instabilité et d’anarchie et en évitant les pièges du régime militaire, de la prise de pouvoir fondamentaliste et de l’intervention impérialiste qui ont souvent été perçus comme détournant l’affirmation et les aspirations d’un peuple qui lutte pour le changement et la démocratie.

Le gouvernement indien doit accepter le choix souverain du peuple bangladais dans un esprit d’amitié et de coopération. De nombreuses propagandes trompeuses sont diffusées dans les médias indiens et les réseaux sociaux sur les développements au Bangladesh, dans le but de vicier l’environnement social et politique en Inde. Nous devons être sur nos gardes pour combattre cette guerre de propagande. »

New Delhi, le 6 août 2024