« De Sakhnin à Ramallah »

« De Sakhnin à Ramallah, une nouvelle vague de luttes populaires des Palestiniens est en train de s’enraciner », une tribune d’Awad Abdelfattah, responsable de la Campagne pour un seul État démocratique, parue dans +972 Magazine, 6 août.

Une femme transporte des branches récupérées pour servir de bois de chauffage, alors qu'elle marche parmi les débris et les décombres dans le quartier d'al-Tuffah, à Gaza, 15 août (photo Omar Al-Qattaa, AFP)
Par Awad Abdelfattah
Publié le 18 août 2025
Temps de lecture : 5 minutes

« Au cours des dernières semaines, la mobilisation populaire palestinienne a pris un élan remarquable, en particulier dans les territoires de 1948 et en Cisjordanie occupée. Cette vague reflète un effort croissant pour renouer avec un mouvement de solidarité mondiale revigoré qui a persisté, voire s’est amplifié, malgré la répression sévère des mouvements pro-palestiniens aux États-Unis et dans une grande partie de l’Europe.

Tout porte à croire que cet élan va continuer à prendre de l’ampleur, pouvant déboucher sur un soulèvement populaire plus large, capable de faire reculer les politiques brutales d’Israël à l’égard des Palestiniens sur l’ensemble du territoire.

Les images poignantes de Gaza – enfants émaciés, familles chassées à plusieurs reprises de leurs maisons, personnes abattues alors qu’elles attendaient de la nourriture – sont devenues impossibles à ignorer ou à justifier pour les alliés d’Israël. Ces images ont commencé à hanter les gouvernements occidentaux, longtemps complices de la campagne génocidaire d’Israël, les couvrant de honte devant l’opinion publique et exposant la faillite morale de leur silence.

Sous la pression croissante de leurs propres citoyens, plusieurs États occidentaux ont récemment durci leur critique à l’égard du comportement d’Israël à Gaza : le rythme incessant des tueries, l’obstruction délibérée de l’aide humanitaire, l’absence apparente de tout plan pour mettre fin à la guerre.

Les réprimandes les plus médiatisées ont peut-être pris la forme d’une reconnaissance officielle (ou de menaces de reconnaissance) de l’État palestinien par une poignée de chefs d’État occidentaux, notamment le Français Emmanuel Macron. Pourtant, ces déclarations, aussi spectaculaires soient-elles sur le papier, restent largement symboliques.

La « solution à deux États » qu’elles évoquent est largement considérée comme illusoire et inadéquate, car elle préserve le régime colonial d’apartheid d’Israël et prive des millions de réfugiés palestiniens de leur droit au retour.

Même si ces déclarations ont peu de chances d’avoir des implications pratiques substantielles, elles constituent néanmoins un geste de soutien important et un coup de pouce moral indispensable au mouvement populaire qui ouvre la voie à une nouvelle phase de réflexion et d’action.

Un paysage en mutation

Les manifestants palestiniens et leurs alliés suivent de près les changements dans l’équilibre géopolitique de la région. Avec le soutien indéfectible de Washington, Israël agit désormais en toute impunité sur le territoire de ce qu’on appelle « l’axe de la résistance » dirigé par l’Iran. Pourtant, malgré les coups durs subis par l’Iran lors de la récente guerre de 12 jours avec Israël, ce pays est loin d’être vaincu. Les deux camps s’empressent de renforcer leur arsenal militaire en prévision d’une phase encore plus sanglante et destructrice du conflit.

Mais pour l’instant, le rapport de force penchant fortement en faveur d’Israël, de nombreux militants palestiniens se tournent vers l’intérieur, vers la résistance populaire, en l’absence de toute force militaire extérieure capable de freiner l’agression israélienne. Et il y a des raisons de croire que cette stratégie peut fonctionner.

Malgré sa domination militaire, la position d’Israël sur la scène internationale – même parmi les Juifs du monde entier – est plus fragile que jamais. En juin, en tant que président de la One Democratic State Campaign (ODSC), j’ai assisté et pris la parole lors d’un événement extraordinaire : la « Première conférence juive antisioniste », qui s’est tenue dans la ville natale de Theodor Herzl, le père fondateur du mouvement sioniste. Les organisateurs ont réuni quelque 500 intellectuels et militants juifs du monde entier, dans le but d’unir le nombre croissant de juifs antisionistes et de les intégrer dans le mouvement progressiste mondial plus large contre le régime génocidaire d’Israël.

Avec les horreurs qu’il inflige à Gaza et l’escalade de la violence sanctionnée par l’État en Cisjordanie, Israël ne peut plus redorer son image à l’étranger, et sa propagande ne peut plus dissimuler ses crimes. Certains affirment qu’Israël ne saisit toujours pas l’ampleur des dommages stratégiques et réputationnels qu’il s’inflige à lui-même, dommages qui pourraient bientôt s’avérer irréversibles.

Dans ce contexte, une stratégie de résistance populaire soutenue et connectée à l’échelle mondiale n’est plus seulement viable, elle est une nécessité historique.

Ces dernières années, nous avons assisté à plusieurs tentatives pour avancer dans cette voie, notamment la série de manifestations à la frontière de Gaza en 2018-2019, connues sous le nom de « Grande Marche du retour ». Dès le début, ces marches ont été réprimées dans le sang par l’armée israélienne, qui cherchait à étouffer leur puissant écho auprès de l’opinion publique mondiale.

Pourtant, l’élan de ces manifestations n’a jamais atteint la Cisjordanie. Cela s’explique en partie par le climat politique fragile qui y règne et par l’absence de vision cohérente pour une résistance populaire au sein de l’Autorité palestinienne. Liée par sa coordination sécuritaire avec Israël, l’AP a activement sapé la mobilisation indépendante de la base, travaillant en étroite collaboration avec le colonisateur pour l’empêcher de s’enraciner.

En mai 2021, un vaste soulèvement populaire a balayé toute la Palestine, du fleuve à la mer. Pendant un bref instant, il a semblé prêt à se transformer en une campagne soutenue de résistance civile à l’échelle nationale. Mais l’introduction d’une dimension militaire – sous la forme de tirs de roquettes par le Hamas – a perturbé l’élan et émoussé le potentiel de cette voie menée par les civils. L’opportunité était là malgré la répression israélienne ; elle ne s’est tout simplement pas pleinement concrétisée.

Ces occasions manquées ont renforcé la conviction de nombreux acteurs que la résistance populaire – juridique, culturelle et artistique – reste l’un des moyens les plus prometteurs pour contester la domination israélienne, peut-être même plus que la force militaire. Même les analystes israéliens admettent désormais que les événements du 7 octobre et la guerre qui a suivi ont ébranlé le prestige de l’armée israélienne, un prestige qui, malgré des décennies d’actions criminelles, était resté remarquablement intact.

Pendant ce temps, la lutte se poursuit à l’étranger : devant les tribunaux internationaux, dans les arènes culturelles, dans les rues et sur les campus universitaires. À mesure que les crimes d’Israël deviennent plus difficiles à dissimuler, de nouvelles vagues d’indignation et de solidarité remodèlent la couverture médiatique et le débat politique. C’est sur ces champs de bataille, où les violations du droit international deviennent des responsabilités pour leurs auteurs, que l’édifice de l’apartheid et du génocide pourrait finalement commencer à s’effondrer.

Une étincelle venue de Sakhnin

Un événement récent marque un tournant potentiel dans la mobilisation des citoyens palestiniens d’Israël. La ville de Sakhnin, dans le nord du pays, a vu des milliers de personnes se rassembler pour une manifestation massive contre le génocide à Gaza, tandis qu’à Jaffa, plusieurs personnalités, dont des députés palestiniens et des membres du Haut comité de suivi pour les citoyens arabes d’Israël, ont entamé une grève de la faim de trois jours. La présence importante de Juifs israéliens opposés à l’occupation a été particulièrement frappante, signe encourageant pour l’avenir d’une véritable co-résistance.

Depuis Sakhnin, les manifestations se sont rapidement propagées à d’autres villes palestiniennes situées dans les territoires de 1948, à travers la Galilée, le Triangle, le Naqab et la région côtière.

Et aujourd’hui, fait crucial, les échos de ce mouvement commencent à résonner en Cisjordanie, même si les Palestiniens y restent pris entre la double répression des forces d’occupation israéliennes et de leurs collaborateurs de l’Autorité palestinienne.

Inspirés par la grève de la faim des dirigeants palestiniens en Israël, des militants et des personnalités nationales de Cisjordanie ont lancé leur propre grève, non seulement en solidarité avec Gaza, mais aussi comme moyen de réveil politique. Les grévistes de la faim à Ramallah, que j’ai rejoints pendant une journée, ont parlé ouvertement de leur inspiration directe par la mobilisation des citoyens palestiniens d’Israël et de leurs dirigeants.

Assistons-nous aux premiers pas vers un mouvement populaire unifié capable d’imposer un véritable changement ? Il est encore trop tôt pour le dire. Mais une chose est claire : les Palestiniens ne peuvent plus se permettre la paralysie de la stagnation politique. La suite dépendra de la dynamique interne et de la capacité des dirigeants du mouvement à réfléchir de manière suffisamment stratégique pour mettre en place le moteur, la structure et le cadre capables de faire avancer cette transformation historique. »

Les exergues sont de la rédaction d’IO