« Les Mutins du Goulag et du quotidien »
Nous publions des bonnes feuilles de l’ouvrage de l’historien Jean-Jacques Marie, « Les Mutins du Goulag et du quotidien » qui vient d’être publié aux éditions « Poche Maurice Nadeau ».
- Tribune libre et opitions

Présentation
Zohran Mamdani a scandalisé, en juillet dernier, les bourgeois, rentiers et actionnaires capitalistes du monde entier par cette remarque de bon sens : la société n’a nul besoin de milliardaires. Les oisifs, les gavés, dont l’opulence est assise sur le travail et la souffrance des « classes inférieures » n’ont pas manqué de s’indigner. Zohran Mamdani reprenait une idée exprimée par une grande figure du socialisme américain, Eugene Debs, à qui d’ailleurs, devenu maire de New York, il rendit hommage1Dirigeant syndicaliste américain des cheminots, Debs lut les œuvres de Karl Marx en prison en 1894, et pour s’être opposé à la guerre impérialiste de 1914, il fut encore, comme Rosa Luxemburg et Liebknecht, condamné et emprisonné. Mais lorsqu’un million de voix se portèrent sur le prisonnier socialiste, le président des États-Unis jugea préférable de le gracier. « Je m’oppose à un ordre social dans lequel il est possible pour un homme qui ne fait absolument rien d’amasser une fortune de centaines de millions de dollars, tandis que des millions d’hommes et de femmes qui travaillent tous les jours de leur vie sont à peine en sécurité pour une existence misérable », disait Debs..
Le retour de Democratic Socialists of America aux sources du socialisme américain, de l’indépendance de la classe ouvrière à la défense inflexible du peuple palestinien, en passant par le combat contre les rafles racistes de Trump, tout cela ne peut que conforter les efforts, en Europe, des combattants du mouvement ouvrier pour ce même retour aux sources.
Renouer avec le socialisme scientifique, le communisme des origines sera la grande tâche des générations de révolutionnaires du XXIe siècle. Elles devront pour cela décaper énergiquement la politique d’émancipation ouvrière des reniements, trahisons, corruptions qui la souillent, la dénaturent et l’entravent depuis des décennies.
La social-démocratie s’est identifiée depuis longtemps aux guerres, aux colonisations, aux exploitations de la classe dominante.
Les innombrables crimes du stalinisme, Thermidor sanglant de la Révolution russe, cancer bureaucratique, dictature policière d’une oligarchie corrompue, font désormais partie des leçons de l’histoire indispensables aux travailleurs conscients.
Nous connaissons les soulèvements, les grèves générales, les révolutions qui ont marqué durant quarante ans, la résistance ouvrière aux régimes policiers staliniens : Berlin (1953 et 1989), Hongrie (1956), Tchécoslovaquie (1968), Pologne (1956-1971-1980). Pour l’URSS, la publication en France de nombreux textes, clandestins ou censurés, de l’opposition et des prisonniers politiques, fut assurée durant plusieurs décennies par la Quatrième Internationale, notamment par le combat et les traductions de Jean-Jacques Marie2En novembre 1969, les trotskystes publiaient comme supplément à La Vérité un recueil de textes d’opposants communistes, de combattants antistaliniens d’URSS, Samizdat I. Le texte intégral (648 pages) est numérisé sur le site du Cermtri : trotsky.com.fr ou cermtri.com..
Dans son nouveau livre, Les Mutins du Goulag et du quotidien, l’auteur s’emploie à compléter notre connaissance des grèves, groupes politiques clandestins, formes variées de résistance qui ont défié l’oppression bureaucratique en URSS, dans les usines comme dans les camps. Russophone, il puise aux sources russes contemporaines les mieux documentées… dont on ne peut espérer avant longtemps la traduction. La déportation au Goulag qui a contraint des millions de Soviétiques aux travaux forcés n’a pu éradiquer ni la résistance à l’exploitation (souvent héroïque jusqu’à la mort), ni l’expression politique clandestine. Les archives de la police politique évoquent ainsi « pendant l’année 1945, 51 groupes insurrectionnels » au Goulag.
Nous publions ici quelques extraits.
Berlin, 1953 : des soldats soviétiques refusent de tirer sur les ouvriers Le 15 juin 1953, le gouvernement de l’Allemagne de l’Est (RDA) décide d’augmenter de 10 % les normes de travail et donc de baisser d’autant le salaire réel. Le surlendemain c’est l’explosion : les ouvriers de Berlin-Est, puis de toute la RDA décrètent la grève contre cette décision. Le gouvernement ne pouvant mater la protestation, Moscou envoie ses troupes et ses chars qui massacrent des centaines de manifestants. Au lendemain du massacre, un tribunal militaire soviétique condamne à mort 42 soldats et officiers soviétiques qui ont refusé de tirer sur les manifestants. Cet acte d’insoumission, éloquent sur l’état d’esprit réel d’une partie de la population, ne sera révélé qu’un demi-siècle plus tard, par le journal russe Literatournaia Gazeta du 10 juin 1998. Pour le journal, à qui le Parquet militaire déclarera que « la liste des condamnés à mort figurait dans un dossier particulier estampillé ultra-ultra-secret, ces quelques dizaines de soldats et d’officiers soviétiques ont eu le courage de lancer un défi au régime ». La nouvelle de la grève (de RDA) brutalement écrasée provoque un choc dans le Goulag et suscite en particulier une grève massive dans le camp de Vorkouta. Selon le gréviste Joseph Scholmer « le 17 juin vint tout changer ». L’intitulé des rapports des commandants de camps suffit à mesurer l’ampleur des mouvements de protestation qui les secouent alors : « Désordres de masse parmi les détenus du camp de Norilsk (sections V, 6, 13 et 35 les 11, 17 et 25 juillet 1953) », « Désordres de masse des détenus du secteur n° 19 du camp de Viatsk, dans la nuit du 12 au 13 juillet 1953. » Cette tension débouche sur l’insurrection des détenus du camp de Retchny en juillet et août 1953. Comité de grève à Kenguir (Kazakhstan), mai 1954 Près de 25 000 détenus sont entassés dans les 3 camps et « zones » de Kenguir. Le 17 mai 1954, 400 détenus pénètrent dans la zone réservée aux femmes. La garde les mitraille. La colère des survivants explose. Le 19 mai, 5 000 détenus cessent le travail et élisent des délégués pour discuter avec le pouvoir. Le vice-ministre de l’Intérieur du Kazakhstan se rend aussitôt sur les lieux, discute avec les délégués des grévistes, puis transmet leurs doléances à Moscou. « Les représentants des détenus exigent la punition des responsables de l’utilisation des armes à feu après quoi seulement ils reprendront les pourparlers. » Ces représentants se sentent donc l’incarnation d’une force leur permettant de débattre d’égal à égal avec le pouvoir. La grève revêt ainsi une portée nationale dans un régime de parti unique. Le 27 mai, les détenus élisent un comité de grève de 9 membres, présidé par un ancien lieutenant-colonel de l’Armée rouge, Kouznetsov. Signe de l’inquiétude qui envahit le gouvernement, le chef du Goulag, Dolguikh, descend à Kenguir, révoque les 4 gradés et le vice-commandant du camp responsables de la fusillade du 17 mai, annonce la suppression, réclamée par les grévistes, des verrous et cadenas aux portes et fenêtres des bâtiments et la liquidation de la cellule d’instruction où l’on isole les détenus suspects de « menées antisoviétiques » ; il promet de régler le salaire (minime) des détenus, de leur assurer un repos quotidien de huit heures et annonce des libérations. Ces concessions partielles, loin d’apaiser les grévistes, leur donnent le sentiment de leur force nouvelle (…). Le 15 juin, Dolguikh télégraphie à Moscou : « La situation est toujours aussi tendue (…) Les détenus transforment près de 5 000 bouteilles en grenades à main en les remplissant de chaux. » (Il faudra l’intervention d’une division blindée, avec 5 chars T-34, du MVD (police politique), pour réduire le soulèvement, après des combats d’une heure et demie, capturer les 10 membres de la commission, plus de 400 « meneurs » et un millier d’autres détenus accusés d’avoir « soutenu les émeutiers ».) Rapports inquiets des dirigeants du KGB (police politique) « Au cours des dernières années des émeutes accompagnées de saccages d’immeubles administratifs, de destructions de biens publics, de coups et blessures contre des représentants du pouvoir et d’autres troubles de l’ordre public ont eu lieu dans diverses villes du pays. » « Dans la première moitié de 1962 on a découvert 60 groupes antisoviétiques locaux forts de 215 membres, principalement des jeunes, alors que pour toute l’année 1961 on avait découvert 47 groupes forts de 186 membres » (Tchemistchastny, président du KGB)… Grève des mineurs, 1989 En juillet 1989, 12 000 mineurs élisent un comité de grève qui organise des milices ouvrières chargées de défendre la grève et de faire régner l’ordre ouvrier dans les localités des grévistes (…). Le 16 juillet de l’aveu même de la Pravda, la grève embrase tout le bassin du Kouznetsk et rassemble près de 80 000 mineurs. (Lors des négociations) le 26, le président du syndicat officiel des mineurs, Chalaïev, veut s’asseoir aux côtés des délégués des grévistes, qui le renvoient sèchement aux côtés des ministres. Chalaïev se soumet sans mot dire. Le président du comité de grève de Keremovo, dans une interview aux Nouvelles de Moscou explique : « Le Conseil central des syndicats fait partie du système étatique, il n’est qu’un échelon supérieur du pouvoir qui nous commande (…). Il faut créer des syndicats nouveaux sur le plan des principes ». |
« Récits de la Kolyma »Les « Récits de Kolyma » sont le premier grand livre sur le Goulag publié en France en 1969. Sortis clandestinement d’URSS, ils sont transmis sous forme de microfilms à l’éditeur Maurice Nadeau, et traduits par Jean-Jacques Marie (sous le pseudonyme de Simon) et Katia Kerel. Prisonnier étiqueté « trotskyste » par les autorités, Chalamov fut d’abord ignoré par une opinion officielle française, « gauche » comprise, qui se gardait d’indisposer les dirigeants staliniens. La maison-musée Chalamov, à Vologda au nord de la Russie, abrite les photos et documents de sa vie. On trouve dans ses vitrines les pièces historiques de la publication en France des Récits . L’éditeur Maurice Nadeau fut classé par l’Encyclopédie officielle du Kremlin comme « dangereux trotskyste » (voir le dossier complet Chalamov sur le site cahiersdumouvementouvrier.org ) . |
