À propos de l’importance du soulèvement, des manifestations en Palestine et de la critique du discours qui les accompagne

Après les manifestations à Sakhnin, et à Tel Aviv, le débat est ouvert dans les milieux palestiniens. C'est dans ce cadre que nous publions une analyse d'Awad Abdelfattah, coordinateur de la Campagne pour un seul État démocratique et ancien secrétaire général du parti Balad.

Manifestation à Tel-Aviv, le 31 janvier. (AFP)
Par Awad Abdelfattah
Publié le 4 février 2026
Temps de lecture : 7 minutes

Après la manifestation de 150 000 Palestiniens de l’intérieur à Sakhnin (ville arabe à l’intérieur de l’État israélien), et de 80 000 à Tel Aviv samedi 31 janvier, le débat est ouvert dans les milieux palestiniens sur la signification de ces mobilisations, et les perspectives. C’est dans ce cadre que nous publions une analyse d’Awad Abdelfattah, coordinateur de la Campagne pour un seul État démocratique et ancien secrétaire général du parti Balad, lu sur le site arab48.com, 1er février 2026.

Le cri – ou la balle – que M. Ali Zubeidat1Il s’agit d’un commerçant de Sakhnin, victime de racket, qui a refusé la « protection » d’un groupe criminel, et qui par son cri de colère a lancé la première manifestation contre la criminalité. a lancé s’est, en quelques jours, transformé en un vaste acte populaire. Et pour la première fois, presque, nous voyons une mobilisation rapide et organisée de compétences diverses, issues de différents secteurs sociaux, professionnels, académiques et civils.

Hier, samedi (31 janvier, ndlr), alors que les gens affluaient vers la manifestation, sur la place de départ, au cœur de Tel-Aviv, une scène, modeste par sa forme et pourtant dense par sa signification, m’a arrêté. L’une des organisatrices faisait face à un militant juif, probablement issu du spectre de la « gauche sioniste », qui portait un drapeau israélien, l’enjoignant de le baisser et de se conformer aux slogans convenus de la manifestation. Au milieu du vacarme, je n’ai pas saisi un seul mot, mais son entêtement était manifeste : il s’éloignait d’elle, se retirait dans la foule et s’accrochait au drapeau. Il est facile d’en déduire qu’elle lui demandait de respecter les slogans de la manifestation, qui n’incluaient pas – volontairement – le drapeau palestinien.

Ce qui est frappant, c’est que l’incident est passé sans la moindre attention notable de la part du public rassemblé. Peut-être parce qu’il n’y avait qu’un seul drapeau, ou qu’il s’agissait d’un acte individuel, ou parce que la cause pour laquelle les gens étaient sortis paraissait plus grande que de s’arrêter à ce détail, aussi provocateur soit-il. À une autre époque, un tel incident, dans une manifestation palestinienne à l’intérieur de la Ligne verte, aurait suffi à déclencher une vaste agitation. Mais nous ne sommes plus dans ce temps-là.

L’interdiction de lever le drapeau palestinien est devenue, de fait, une réalité dans les manifestations, amorcée partiellement avant le 7 octobre, et transformée, depuis le début de la guerre d’extermination, en mesure répressive routinière.

Pourtant, cette fois, le public a fait preuve d’une discipline remarquable, d’une capacité à s’élever au-dessus de la provocation, et d’une conscience profonde de la gravité du moment historique que nous vivons. Dans une douleur collective, silencieuse, il a écouté les paroles d’une mère dont le fils unique avait été tué par les criminels. Ses mots n’étaient pas un discours politique, mais ils étaient plus durs et plus véridiques que n’importe quel slogan, et ils ont brûlé les cœurs de tous.

D’ici découle la nécessité de déconstruire cette manifestation : son importance, sa méthode d’organisation, et son discours. Non pas depuis une position de remise en cause, mais depuis le souci de la révolte elle-même, et de son avenir. Cette déconstruction peut se résumer en deux facteurs essentiels : l’organisation et le discours.

Premièrement : l’organisation – de la spontanéité à l’acte collectif

La manifestation d’hier a constitué un autre pas gigantesque, dans un moment rare où la douleur profonde, accumulée et refoulée, se transforme en acte dans la rue. Certes, cet acte en est encore à ses débuts, et il a besoin de temps pour éprouver sa continuité et sa capacité d’accumulation, mais il est certain que nous sommes face à une transformation réelle de l’humeur générale, et peut-être de l’esprit général lui-même.

Le cri – ou la balle – que M. Ali Zubeidat a lancé s’est, en quelques jours, transformé en un vaste acte populaire. Pour la première fois, presque, nous voyons se lever rapidement, et de manière organisée, des compétences diverses venant de secteurs sociaux, professionnels, académiques et civils différents. Autrement dit, la spontanéité n’est pas restée spontanéité, mais elle s’est rapidement muée en acte organisé et porteur de promesses.

Ce succès ne peut être compris sans s’arrêter sur ses causes. La première est le sentiment de danger existentiel, non seulement au niveau collectif, mais aussi au niveau individuel. Quand l’être humain sent que sa vie et sa sécurité quotidienne sont directement menacées, la peur se transforme en moteur de l’acte. La deuxième est que cette transformation ne s’est pas produite à travers des affrontements violents dans la rue, comme ce fut le cas dans des révoltes nationales précédentes, toujours accueillies par une répression plus dure, des campagnes d’arrestations et des jugements sévères. La troisième est que le mouvement n’a pas été lancé sous des slogans politiques nationaux directs, mais sous un mot d’ordre qui apparaît « civil » et précis : la lutte contre la criminalité et la violence.

La quatrième – facteur décisif – est la diminution du coût. Les gens comprennent que participer à des manifestations organisées contre la violence ne leur coûte pas cher, peut-être rien, comparé aux expériences précédentes. C’est ce qui a encouragé un grand nombre de personnes, en particulier des femmes et des jeunes, dont beaucoup n’avaient jamais participé de leur vie à une manifestation, à se joindre à ce soulèvement populaire. Tout cet acte populaire renouvelé leur a rendu confiance en eux-mêmes, en leur capacité à briser la paralysie imposée et à revenir dans l’espace public.

Deuxièmement : le discours – absent présent

Depuis le déclenchement de ce nouveau soulèvement, jusqu’à la manifestation d’hier, se manifeste clairement l’absence d’un discours politique qui relie la criminalité à ses racines structurelles, dans les slogans, les banderoles, et dans la plupart des paroles des dirigeants – l’un d’eux ne rate aucune occasion devant les médias sans ressasser la question des élections et de la Knesset, considérant que la bataille la plus importante est le jour du scrutin, et non ce qui se déroule sous ses yeux comme grande transformation redonnant sa place à l’acte de rue. Il ne s’agit pas ici de slogans ou de vocables, mais d’une question essentielle qui touche à la conscience, à la trajectoire, et à la reconstruction de l’être palestinien à l’intérieur de la Ligne verte et au renforcement de sa présence nationale.

Cette absence ne se réduit pas à la non-levée du drapeau palestinien, chose que l’on peut comprendre, provisoirement, à l’ombre de l’état d’alerte permanent de la police israélienne et de sa disponibilité à intervenir violemment. Le problème est plus profond : c’est l’absence du discours dans les mots, dans les slogans, et dans la désignation claire des choses par leurs noms.

Il n’est pas permis de dissimuler le terme d’apartheid, ni de faire disparaître la structure de l’État juif en tant que cadre qui explique tout : de la prolifération de la criminalité, aux politiques d’appauvrissement, au siège spatial, jusqu’à la destruction des conditions de développement naturel de la société palestinienne de l’intérieur.

Cette absence ne nuit pas seulement à l’analyse, elle vide la révolte de sa capacité à se transformer en conscience politique accumulée, en particulier chez les générations jeunes qui entrent aujourd’hui, pour la première fois, dans un acte collectif de grande ampleur.

Si les racines de la criminalité ne sont pas traitées, elle se renouvellera, sous des formes différentes.

La poursuite de la privation, le pillage de ce qui reste de la terre, la démolition des maisons, le blocage des budgets, l’encerclement des localités arabes par les colonies – tout cela ne constitue pas des phénomènes séparés, mais des composantes intégrées d’un système d’apartheid qui est devenu une définition et une qualification politique et juridique reconnue au niveau international.

On ne peut pas séparer cette absence de discours de ce qui se produit à Gaza, où nous ne faisons pas seulement face à une guerre militaire, mais à une politique d’extermination complète, visant à effacer le peuple palestinien physiquement et symboliquement, et à enterrer sa cause politique. Ce qui est pratiqué à Gaza est l’expression la plus extrême d’une même logique d’apartheid exterminateur, tandis qu’à l’intérieur de la Ligne verte il se pratique par d’autres moyens : fragmentation, appauvrissement, diffusion de la criminalité, brisure des liens collectifs, et dépouillement du Palestinien de sa qualité d’acteur politique. La criminalité n’est pas une déviation par rapport aux politiques de l’État, mais l’un de ses mécanismes ; comme le siège, la démolition et la confiscation, elle fait partie d’un projet d’effacement de longue haleine, qui vise à vider le Palestinien de son sens et à transformer son existence en question sécuritaire ou en dossier social dépolitisé.

L’absence de ce lien nuit non seulement à l’analyse, mais elle menace le soulèvement lui-même, en le confinant dans un cadre de protestation limité, susceptible d’être contenue et vidée. Si ce mouvement ne se transforme pas en conscience politique qui relie la criminalité à la structure du régime, et relie l’intérieur à Gaza, les causes de la criminalité resteront présentes et se renouvelleront sous d’autres formes.

Il est possible que cette absence de discours, au début de la révolte – que ce soit dans la manifestation de Sakhnin ou celle de Tel-Aviv, ou dans les premiers discours des dirigeants – soit compréhensible, comme expression d’un moment de choc, ou comme tentative d’élargir la base de participation, ou d’éviter la répression directe. Mais la poursuite de cette absence n’est plus justifiée ; elle se transforme en danger politique. Les révoltes qui ne produisent pas de conscience, qui ne nomment pas l’ennemi, qui ne définissent pas la nature du régime qu’elles affrontent, sont exposées à l’absorption, au vidage, ou à la transformation en simple cri moral dans un vide politique.

Le passage graduel d’un discours qui isole la criminalité de son contexte structurel à un discours national de libération, qui réapproprie notre récit, n’est ni une simple option, ni un luxe théorique. Il est la condition de l’accumulation de l’action, du progrès même de la révolte, et de sa transformation d’une réaction à une violence débridée en confrontation globale avec le système de violence qui l’a produite.

La criminalité, comme l’apartheid, comme l’extermination à Gaza, ne sont pas des faits séparés, mais des expressions différentes d’une seule logique : la logique de l’effacement du peuple palestinien, de sa fragmentation, et de sa dépossession de sa signification politique et de son droit à l’autodétermination.

Dès lors, le véritable enjeu de cette révolte ne réside pas seulement dans sa capacité à arrêter l’hémorragie de sang, mais dans sa capacité à renouer ce qui a été, délibérément, séparé : l’intérieur avec Gaza, le social avec le national, le quotidien avec le libérateur. Une révolte sans horizon de libération global restera enfermée dans le cercle des revendications immédiates ; une révolte qui comprend sa place dans la bataille de l’existence, et qui nomme le régime en place comme régime d’apartheid colonial exterminateur, peut devenir l’un des leviers du projet national palestinien dans son moment le plus dangereux.

Ce n’est pas un appel à lever des slogans avant leur heure, mais à construire une conscience où la lutte contre la criminalité ne se sépare pas de la lutte contre l’apartheid, où la colère contre le meurtre à l’intérieur ne se sépare pas de la colère contre l’extermination à Gaza. Ce lien seul est ce qui donne à la révolte sa signification historique, et la transforme d’un événement passager en étape sur un long chemin de libération, qui rend au Palestinien, où qu’il soit, sa place d’acteur politique, et non de victime permanente d’un système conçu pour l’abolir.