En direct de Beyrouth : « Nous retournerons sur notre terre ! »
« Je tiens à dire que l’impérialisme ne brisera pas notre détermination. Nous sommes un peuple qui a résisté et qui continue de résister. Nous retournerons sur notre terre, dans nos maisons détruites, auprès des pierres qui sont tombées sans briser notre esprit. »
- Actualité internationale, Liban

Avant le début de la dernière guerre entre l’Iran et Israël, la situation au Liban était marquée par une étrange contradiction : des rencontres libano-israéliennes indirectes se déroulaient sous supervision américaine. Bien entendu, les Américains n’étaient ni des médiateurs ni des parties neutres, mais bien des acteurs directs. Des délégations arabes et européennes, et surtout américaines, venaient dicter leurs conditions et faire pression sur le président et le Premier ministre, tous deux nommés par les Américains, leur reprochant de ne pas appliquer les « conditions » de leur nomination. Les émissaires se succédaient, et à chaque fois, les exigences envers le Liban se durcissaient, et à chaque fois, la réalité de la « colonisation » américaine du pays devenait plus claire et plus flagrante, tant sur le fond que sur la forme.
La situation en est arrivée au point que Tom Barrack, l’envoyé spécial de Trump, a invectivé des journalistes et les a insultés en les traitant d’animaux à l’intérieur même du palais présidentiel. Les Américains se sont même immiscés dans la nomination de fonctionnaires de second rang. Quant à la population, notamment dans le Sud, la vallée de la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth, elle vivait au milieu des décombres, privée des besoins les plus élémentaires et assiégée. On lui interdisait de recevoir « un seul centime » de l’étranger. L’argent déposé dans les banques avait été volé, il n’y avait ni reconstruction, ni aide.
Certains villages étaient même interdits à leurs habitants
Et dans ce climat la population subissait quotidiennement des raids israéliens : des dizaines de raids par jour, des dizaines d’assassinats, d’enlèvements, d’incursions dans les villages frontaliers, le terrassement des terres, l’épandage d’agents chimiques et l’interdiction faite aux citoyens de cultiver leurs terres. Certains villages étaient même interdits à leurs habitants. Tout cela coïncidait avec des survols jour et nuit de drones israéliens à basse altitude dans l’espace aérien libanais, allant jusqu’à effectuer des « patrouilles constantes » au-dessus du palais présidentiel et du bureau du Premier ministre, sans que ce dernier ne considère cela comme une violation de la souveraineté !
Le gouvernement libanais restait indifférent au sort de ses citoyens. En réalité, il resserrait l’étau autour d’eux en se conformant à des « ordres extérieurs » qui visent à obtenir la capitulation et l’humiliation des populations de ces régions afin d’apaiser le « voisin Israël ».
Durant toute cette période, pas un seul coup de feu n’a été tiré du Liban vers Israël (depuis la signature de l’accord entre le Liban et Israël en novembre 2024, le Hezbollah n’a pas réagi aux agressions israéliennes quotidiennes jusqu’à ce 2 mars 2026). L’armée libanaise a mené une opération de « nettoyage » des zones frontalières, éliminant les militants et les armes, sous la supervision des Nations unies et des États-Unis, et à la demande quotidienne de l’armée israélienne !
Autrement dit, l’armée libanaise, agissant sur ordre du gouvernement, se conformait aux instructions et pour le bien d’Israël.
Puis la guerre a éclaté
Puis la guerre entre l’Iran et Israël a éclaté, et six roquettes ont été tirées depuis la frontière libanaise (sachant que ce nombre ne représente que 1 % des roquettes quotidiennes qu’Israël lançait sur le Liban). C’est là que la tragédie a commencé, avec l’affirmation que le Hezbollah avait fourni un prétexte à Israël.
Quel prétexte ? Pendant quinze mois, les Israéliens ont agi en toute impunité, tuant et assassinant, sans que nous n’entendions la moindre condamnation ni dénonciation de la part du gouvernement ou d’une organisation internationale !
Pendant quinze mois, les habitants des villages frontaliers ont été déplacés, et nous n’avons pas constaté la même « préoccupation » à leur égard que celle que le gouvernement prétend exprimer aujourd’hui ! Certes, Israël est devenu plus agressif après le tir de six roquettes sur son territoire, mais il a attaqué et continue d’attaquer, et nous n’entendons pas un mot de la part des autorités !
Des centaines de frappes aériennes sur le Sud, la vallée de la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth ; des destructions terrifiantes ; des ordres d’évacuation de zones entières et de villes entières.
Le bilan final des victimes et des blessés de l’agression israélienne au Liban, selon le dernier rapport officiel : 486 morts et 1 313 blessés, et un million de personnes déplacées. Les routes sont encombrées et Beyrouth subit un afflux massif de réfugiés.
L’État se dérobe face à ses responsabilités
Israël a ciblé les bâtiments du groupe « Al-Qard al-Hassan » (des banques appartenant à des proches du Hezbollah) au Liban, lançant dix frappes aériennes en quatre heures.
Et il se prépare à déployer une brigade complète dans le sud.
Pendant ce temps, le Premier ministre (désormais rejoint ouvertement par le président) ne se préoccupe que d’ordonner la traque des membres du Hezbollah et la confiscation de leurs armes.
Il y a deux nuits, une opération israélienne de débarquement a eu lieu dans la ville de Nabi Chit. Des soldats israéliens, déguisés en soldats de l’armée libanaise et utilisant des véhicules ressemblant à ceux de l’armée libanaise, sont arrivés de la direction de Zabadani, en Syrie. Après des frappes aériennes sur la ville et l’ordre d’évacuation donné aux habitants, des affrontements ont éclaté lorsque ces derniers ont compris qu’il s’agissait d’une embuscade. Quarante civils ont été tués, dont deux soldats libanais hors service.
Suite à cet incident, le commandant de l’armée a publié une déclaration qui a déplu aux responsables américains, lesquels ont alors présenté une liste de trois noms au président Aoun et au Premier ministre Salam pour la nomination d’un nouveau commandant.
L’État se dérobe à ses responsabilités. En effet, les Forces de sécurité intérieure ont ordonné aux personnes déplacées de démonter leurs tentes et d’évacuer la plage de Ramlet al-Baida sans fournir la moindre explication.
Nawaf Salam, le Premier ministre, se vante d’avoir instauré la souveraineté de l’État et reste indifférent à la situation. Aujourd’hui, il a déclaré que les seules garanties obtenues concernent la protection de l’aéroport de Beyrouth et de la route y menant (l’aéroport doit être sanctuarisé afin de garantir la sécurité des soldats américains, entre autres).
Pour nous, en tant que société civile, cet événement est incompréhensible et inexplicable. Des centaines de milliers de familles étaient chez elles lorsqu’un avertissement est soudainement parvenu d’Israël : les habitants du Sud, de certains villages de la vallée de la Bekaa et des banlieues sud de Beyrouth devaient quitter leurs foyers immédiatement. Ils sont donc partis. Hommes et femmes, enfants et personnes âgées, faibles et épuisés, mais le cœur toujours attaché à la terre dont ils avaient été déracinés. Ils sont partis dans toutes les directions, de nombreuses routes s’ouvrant devant eux, sans savoir où ce déplacement prendrait fin, ni quel toit abriterait leur fatigue.
Le combat de la Fenasol
Quant à la Fédération nationale des syndicats des ouvriers et des employés du Liban (FENASOL), nous avons mis en place une cellule de crise, mais la réalité est douloureuse et dépasse nos capacités. Que pouvons-nous offrir à près d’un million de personnes déplacées que leur gouvernement a décidé d’abandonner ?
`Nous avons travaillé et continuons de travailler jour et nuit pour leur venir en aide. Nous sommes restés en contact avec nos frères et sœurs déplacés, et notre équipe est désormais composée de membres des nôtres et des leurs. Nous avons lancé des appels à l’aide auprès de tous nos contacts. Nous avons publié une déclaration sollicitant le soutien matériel et moral de nos frères et sœurs du mouvement ouvrier international, et nous avons commencé à recevoir des témoignages de solidarité, notamment de nos camarades français.
Cette guerre n’est pas une guerre entre nous et Israël, ni entre l’Iran, l’Amérique, Israël et les dirigeants du Golfe. C’est une guerre mondiale menée par l’impérialisme et ses alliés à travers le monde contre les peuples – ces peuples qui luttent aujourd’hui pour se nourrir, se soigner, scolariser leurs enfants et accéder à l’université, et qui ont perdu la protection sociale dont ils bénéficiaient autrefois.
Pour conclure, je tiens à dire que l’impérialisme ne brisera pas notre détermination. Nous sommes un peuple qui a résisté et qui continue de résister. Nous retournerons sur notre terre, dans nos maisons détruites, auprès des pierres qui sont tombées sans briser notre esprit. Les murs ne détruiront pas notre volonté, ils ne nous feront pas capituler ; au contraire, ils ne feront que nous rendre plus forts. Nous avons été injustement chassés de nos foyers… mais nous sommes dans notre droit. Et c’est précisément pour cette raison que nous reviendrons.
