Liban : interview exclusive d’une militante de la Fédération nationale des syndicats des ouvriers et des employés (FENASOL)
« Ce qui se passe au Liban ce n’est pas une guerre, c’est un nettoyage ethnique, comme en Palestine », interview d'une militante syndicale libanaise de la FENASOL.
- Actualité internationale, Liban

Le Sud-Liban est méthodiquement détruit par l’armée israélienne depuis plusieurs mois. Peux-tu revenir sur la situation ? Comment les Libanais vivent-ils cette offensive ?
Ce qui se passe au Liban n’est pas une guerre, car une guerre oppose deux parties, or ici, au Liban, il y a un agresseur et une victime, propriétaire de la terre et de l’histoire du pays face à celui qui convoite son territoire.
La situation au Liban ne cesse de s’aggraver. Les raids israéliens se poursuivent de manière effrénée. Les villages frontaliers sont détruits et les frappes qui reprennent avec intensité ce lundi (1er juin) visent le cœur de la banlieue sud de Beyrouth, la Bekaa et le Sud. Des frappes ciblent des maisons sûres, tuant tout le monde : enfants, femmes et hommes. On dénombre plus de 3 400 morts et 10 000 blessés depuis le 2 mars.
Il s’agit clairement d’une opération de « nettoyage ethnique », comme en Palestine, d’une agression et d’une occupation barbares et sauvages, qui visent à effacer les repères du territoire et à déraciner la population, face à une résistance populaire qui s’efforce de la contrecarrer.
L’État israélien construit une zone de mort dans le Sud-Liban comme il le fait à Gaza.
L’agression bénéficie d’une couverture politique américaine et d’une complicité mondiale et arabe officielle. Comme pour les protestations contre le génocide en Palestine, on constate que les peuples, eux, n’acceptent pas. Le feu vert donné à Israël pour détruire la Palestine et le Liban est sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.
Pour empêcher tout accord avec l’Iran, Israël est capable d’intensifier sa guerre d’extermination contre le Liban… C’est d’ailleurs ce qu’il fait actuellement…
Les gouvernements et les médias européens reprennent l’argument israélien qu’il s’agirait d’un conflit contre le Hezbollah. Quelle est la réalité du Hezbollah aujourd’hui au Liban ?
Plus aucune personne sensée ne peut croire honnêtement qu’il s’agit encore d’une guerre contre le Hezbollah. Les Libanais en sont presque unanimement conscients. Ils ont tué ses principaux dirigeants et des centaines de ses membres, ils ont mené l’opération criminelle des bipeurs piégés, et ils poursuivent leur offensive en utilisant les mêmes méthodes que celles employées à Gaza.
Les sionistes ont toujours considéré le Sud-Liban comme faisant partie de leur territoire. L’objectif est de s’emparer des territoires, quitte à les rendre inhabitables.
Fin janvier, des avions agricoles israéliens ont pulvérisé des produits chimiques sur de vastes zones le long de la frontière sud du Liban. Il a été révélé par la suite qu’il s’agissait de glyphosate, un herbicide classé comme cancérogène par l’Organisation mondiale de la santé. D’après les images satellites, les effets de l’utilisation de ce pesticide ont été observés au printemps, avec de grandes étendues de terres agricoles transformées en terres arides. La destruction des églises, des monuments chrétiens historiques et de l’histoire du Sud-Liban montre clairement que le Hezbollah n’est qu’un prétexte. Ce que veulent nos agresseurs, c’est une domination absolue.
Comment réagissent les autorités libanaises ?
Les déplacements de population s’intensifient, chaque jour l’ennemi israélien exige l’évacuation d’une nouvelle zone… La situation est tragique et le pouvoir central a renoncé à ses fonctions, ce pouvoir nommé par les États-Unis, l’Arabie saoudite et leurs partenaires… Ce pouvoir qui agit selon des agendas que ses commanditaires lui ont imposés… L’objectif est de faire pression sur le peuple libanais par tous les moyens jusqu’à ce qu’il capitule et se plie aux conditions exigées par Trump, Netanyahou et Ben Salmane…
Il semble que la résistance à l’occupation et la majorité du peuple libanais constituent le dernier obstacle face à ce qu’on appelle l’accord d’Abraham pour « normaliser » des relations avec Israël, mais il ne peut pas y avoir de « normalisation » avec l’État israélien génocidaire, dont l’objectif est d’annexer le sud du pays.
Les Libanais subissent une véritable mafia du pouvoir qui démantèle l’État tout en parlant de souveraineté, alors que l’ambassadeur des États-Unis a déclaré que le Liban doit signer un accord de paix avec Israël et que les Libanais à qui cela ne plaît pas, n’ont qu’à émigrer !
Bien sûr, nous n’avons entendu aucune objection à cette déclaration provocatrice de la part des autorités. Au contraire, le lendemain de cette déclaration, le ministre des Affaires étrangères a déposé une plainte auprès des Nations unies contre l’Iran, l’accusant d’ingérence dans nos affaires ! Un fait d’ingérence, l’Iran a inclus le cessez-le-feu au Liban parmi ses conditions pour un cessez-le-feu avec les États-Unis et Israël…
Paradoxalement, il a été annoncé récemment que la France demandait une réunion d’urgence du Conseil de sécurité concernant la situation au Liban. Mais là nous attendons encore que notre ministre des Affaires étrangères déclare que la France porte une atteinte flagrante et manifeste à la souveraineté libanaise.
Chaque jour, le président de la République Joseph Aoun et le chef du gouvernement Nawaf Salam nous répètent que l’État libanais est le seul détenteur du pouvoir décisionnel et de la souveraineté au Liban ! Pour eux, la souveraineté, c’est de s’asseoir à la table de ceux qui détruisent notre terre, tuent notre peuple et violent notre espace aérien avec des drones et des bombardiers.
La souveraineté, c’est quand le ministre des Affaires étrangères dépose une plainte contre l’Iran pour ingérence dans les affaires du Liban, le lendemain d’une attaque israélienne contre le Liban avec plus d’une centaine de frappes en quinze minutes, qui a fait des centaines de morts et des milliers de blessés, sans prendre aucune mesure de protestation contre Israël ! Et cela, tous les Libanais le voient !
Comment, face à cette barbarie les autorités libanaises peuvent-elles se précipiter vers des négociations directes ou indirectes sans exiger un cessez-le-feu, même si elles se sont convaincues d’être impuissantes et incapables après avoir délibérément privé de légitimité la résistance de leur peuple le 2 mars dernier ?
Dans un tel contexte, comment réagissent les Libanais ? Peux tu revenir sur les initiatives menées par la FENASOL ?
Il y a une collusion interne et externe contre le peuple libanais. Les États-Unis prennent ouvertement parti pour Israël, les dirigeants arabes affichent leur sympathie pour le Liban tout en condamnant le Hezbollah, donc légitiment de fait les bombardements israéliens. Ils se bousculent pour condamner l’Iran sous prétexte qu’il soutient le Hezbollah, alors qu’ils n’ont condamné aucune agression contre le Liban et n’ont jamais manifesté leur solidarité avec les habitants du Sud ni dénoncé les agressions et les massacres israéliens à leur encontre.
Les dirigeants français, avec Macron en tête, condamnent les bombardements israéliens, puis prétendent qu’ils résultent de la décision irresponsable du Hezbollah d’intervenir dans le conflit entre Israël et l’Iran. Mais alors, pourquoi bombarder les villages et les monastères chrétiens ? Cela justifie-t-il l’occupation du Sud-Liban ? Face à cette complicité interne et externe, les habitants craignent que le Sud-Liban ne se transforme en Gaza avec la même impunité et la même complicité.
Mais malgré tout cela, le peuple libanais reste debout. Il a l’expérience de l’expulsion des Palestiniens et de la complicité des dirigeants arabes, lui qui a vu comment Gaza a été anéantie alors que le soi-disant monde libre et les organisations des Nations unies restaient silencieux, voire partiaux, et qui en a tiré la leçon…
Au Liban, face à l’incurie de l’État, des organisations résistent et prennent leurs responsabilités. C’est le cas de la FENASOL, qui s’engage à fournir des services dans la mesure de ses modestes moyens financiers, et à mettre toutes ses capacités humaines au service des déplacés.
On a mis en place une cellule de crise peu après le 7 octobre (début de la guerre de Gaza) en prévision des répercussions de la guerre sur le Liban, et depuis lors, elle n’a cessé de faire face aux conséquences de la guerre et de contribuer à remplir son devoir envers les déplacés, en particulier les travailleurs, les agriculteurs, les chômeurs, les personnes marginalisées et celles ayant des besoins particuliers.
Plusieurs communiqués et appels ont été publiés en direction de nos camarades travailleurs et des peuples libres du monde, et en retour, la FENASOL a reçu de nombreuses marques de solidarité. La bataille est difficile et pourrait être longue, mais tant que nous résistons collectivement à cette barbarie nous ne serons pas vaincus.
Appel urgent à la 114e session de la Conférence internationale du travail « – Mettez fin au massacre au Liban – Pas de justice sociale sous les bombes »
« L’agression continue contre le Liban a conduit à une catastrophe humanitaire, sociale, économique et environnementale sans précédent, qui s’est reflétée directement sur la situation des travailleurs et des travailleuses et de leurs familles, où des milliers de victimes civiles sont tombées, parmi lesquelles des enfants et des femmes, tandis que de vastes régions ont été détruites, et que plus d’un million deux cent mille personnes ont été contraintes de se déplacer de leur domicile et de leur lieu de travail. (…) Des dizaines de milliers de travailleurs ont perdu leur emploi et leurs sources de revenus en raison de la destruction des institutions productives, commerciales, agricoles et des services, alors que le Liban souffre déjà d’une crise économique et sociale étouffante. La FENASOL appelle la Conférence internationale du travail à adopter une position ferme pour un “cessez-le-feu immédiat et inconditionnel” au Liban et la “protection des civils”, notamment les personnels de santé, humanitaires et journalistes. Elle insiste sur le respect du droit international, l’acheminement d’une aide humanitaire urgente et le soutien à la reconstruction des zones détruites ainsi qu’aux services publics. Elle demande aussi la “protection des emplois” et l’indemnisation des travailleurs, agriculteurs et petites entreprises touchés, ainsi qu’un renforcement de la solidarité syndicale internationale. La fédération affirme que la lutte pour le travail décent est indissociable de la paix et des droits fondamentaux. Elle appelle enfin les forces syndicales et progressistes à agir concrètement, soulignant que le silence face aux violences ne peut être considéré comme une neutralité, mais comme une participation à la poursuite de la souffrance. » Beyrouth, le 1er juin |
